Les certitudes new age qui te font rester bloqué
« Mon chakra racine est fermé. » « Il y a trop d'énergie négative autour de moi en ce moment. » « Je ne suis pas encore prêt spirituellement pour ça. »
Tu as probablement déjà entendu une de ces phrases. Peut-être que tu l'as déjà dite toi-même. Au-delà du vocabulaire, je m'interroge sur leur fonction : ces explications peuvent servir à repousser un changement concret, sans que ce soit nécessairement l'intention de la personne qui les emploie.
Ce qu'on te vend
Le marché du bien-être spirituel a une réponse pour absolument tout. Fatigue chronique, anxiété, échec sentimental, blocage créatif, migraine récurrente — il y a toujours un chakra dedans quelque part, et toujours une solution à côté (bougie, cristal, soin énergétique à 80 € la séance).
- « Mon chakra est bloqué » — traduction : quelque chose ne va pas, et ce n'est la faute de personne, surtout pas la mienne.
- « Il y a de l'énergie négative autour de moi » — traduction : les gens qui me dérangent ont un problème énergétique, pas moi un problème relationnel.
- « Je ne suis pas encore prêt spirituellement » — traduction : je repousse l'effort à un moment mystique qui n'arrivera jamais tout seul.
Le point commun entre ces trois phrases : elles déplacent la cause du problème hors de toi. Vers un chakra, vers l'énergie de quelqu'un d'autre, vers un timing cosmique. Jamais vers ce que tu fais ou ne fais pas.
Ce que la tradition dit vraiment
Ouvre les Yoga Sūtra. Cherche la partie où Patañjali t'explique comment identifier ton chakra bloqué. Tu ne la trouveras pas — le mot « chakra » lui-même n'apparaît quasiment pas dans le texte tel qu'on le lit aujourd'hui, et certainement pas avec le sens qu'on lui donne en boutique de lithothérapie.
Ce que le texte décrit à la place, c'est un travail. Les Yamas et les Niyamas — les deux premières branches, celles qu'on saute allègrement pour foncer vers les postures — ne parlent que de comportement concret : comment tu traites les autres, comment tu te traites toi-même. Aucune place pour « ce n'est pas de ma faute, c'est mon énergie ».
L'idée centrale du texte, dès la deuxième phrase, c'est d'apprendre à calmer les remous du mental. Pas de les expliquer par une force extérieure. De les calmer, activement, par la pratique — répétée, patiente, souvent inconfortable.
Ce qu'un vrai maître en disait
Dans un entretien réalisé par François Gautier en juin 2013, B.K.S. Iyengar critique la commercialisation du yoga. L'entretien intégral est consultable sur le site d'Esprit Yoga.
« Tout ce qui est commercial pervertit la beauté du yoga ; tous ces gens-là veulent simplement faire de l'argent. »
Il n'était pas tendre non plus avec l'idée d'un éveil rapide et accessible à tous. Il expliquait qu'il existe quatre niveaux d'effort — faible, moyen, sincère, intense — et que seuls ceux qui atteignent l'intensité arrivent au but. Une vie, précisait-il, ne suffit généralement pas.
Compare ça à la promesse d'un déblocage de chakra en une séance de 45 minutes. Ce n'est pas juste une différence de degré. C'est une contradiction complète sur ce qu'est censée être la pratique.
Pourquoi ça compte pour toi, concrètement
Tant que tu crois que ton chakra racine est fermé, tu n'as pas besoin de regarder pourquoi tu évites de t'engager. Tant que tu crois qu'il y a de l'énergie négative autour de toi, tu n'as pas besoin de regarder ta part dans le conflit. Tant que tu attends d'être « prêt spirituellement », tu n'as jamais besoin de commencer aujourd'hui.
Ces croyances ne sont pas juste inexactes historiquement. Elles sont confortables. Et c'est précisément pour ça qu'elles se vendent bien — pas parce qu'elles fonctionnent, mais parce qu'elles soulagent, pendant quelques minutes, l'inconfort de devoir agir.
La tradition, elle, ne t'offre pas ce soulagement. Elle t'offre un travail. Ahiṃsā ne te dit pas d'attendre que ton énergie s'aligne pour arrêter de te maltraiter — elle te dit de le faire, maintenant, dans ce mouvement précis, avec cette respiration précise.
Ça ne veut pas dire que ce que tu ressens n'est pas réel — la fatigue, l'anxiété, le sentiment de blocage sont bien réels. Ça veut juste dire que l'explication qu'on te vend pour ça n'est probablement pas la bonne, et que la vraie réponse demande plus d'effort qu'une bougie parfumée.
Marjorie Mathieu — IFSU studio
← Retour aux Carnets